Mon neveu a passé l'été dernier à me raconter la même blague. Toujours la même, mot pour mot, avec un crocodile et une histoire de sac à dents. Il riait avant la chute, systématiquement, ce qui lui enlevait tout effet de surprise et ne l'a jamais découragé une seule fois.
J'ai fini par comprendre que je n'étais pas vraiment le public. J'étais le témoin.
Le rire arrive bien avant l'humour
Un bébé rit très tôt, mais pas pour les raisons qu'on imagine. Vers huit mois, la quasi-totalité des parents interrogés dans une enquête internationale rapportent que leur enfant rit à des comportements amusants, chatouilles, grimaces, jeu de coucou. Le déclencheur est sensoriel et physique, pas intellectuel.
Vers dix-huit mois, un basculement se produit : l'enfant cesse de rire de ce que font les adultes et commence à vouloir les faire rire. Il imite ce qui a marché, il refait le geste, il guette votre réaction. C'est la naissance de l'intention comique, et elle précède largement la maîtrise du langage.
À trois ans, il produit ses premières blagues autonomes. Toutes reposent sur le même principe : la violation d'une règle connue. Le cochon qui fait meuh, le slip sur la tête, la chaussure dans le bol de céréales. Pour que ce soit drôle, il faut d'abord savoir que ce n'est pas normal, ce qui fait de l'humour un excellent indicateur de ce que l'enfant a compris du monde.
Le second degré arrive beaucoup plus tard
Voici la partie qui explique les malentendus les plus fréquents à table.
Avant cinq ans, l'enfant prend ce qu'on lui dit au pied de la lettre. L'ironie, le sarcasme, la fausse menace, tout cela lui échappe. Une étude a montré que certains enfants saisissent dès trois ans certaines formes d'ironie, mais la compréhension devient plus fiable vers cinq ans. Le protocole est parlant : dans un spectacle de marionnettes, un personnage casse une assiette et un autre commente que sa maman va être très contente. Les enfants qui rient ont saisi que la phrase ne se prend pas au premier degré.
La compréhension complète de l'ironie et du double sens, elle, ne s'installe généralement pas avant dix ou onze ans. Autrement dit, la moitié des plaisanteries que les adultes font spontanément autour d'un enfant de six ans tombent à côté, et certaines sont même reçues comme des reproches.
L'autodérision suit la même courbe. Un enfant ne peut rire de lui-même qu'une fois capable de distinguer l'amusement de la moquerie, ce qui arrive plutôt après six ans. Avant, une blague sur lui a de bonnes chances d'être reçue comme une humiliation, même dite avec tendresse.
Le calendrier de l'humour
Entre deux et trois ans domine le comique de situation physique. Les objets détournés de leur usage, le parapluie qui devient un bateau, le sac sur la tête. L'enfant rit de l'écart entre ce qu'il connaît et ce qu'il voit.
Vers trois ans arrive la période scatologique, que les adultes accueillent rarement avec enthousiasme. Elle est universelle et elle a une fonction : ces mots sont chargés d'interdit, et les prononcer produit une réaction garantie chez les grandes personnes. C'est un test de pouvoir autant qu'une blague.
Entre quatre et cinq ans, l'enfant découvre les jeux de mots et les associations inattendues. Il comprend qu'un mot peut avoir deux sens, ce qui ouvre tout un registre.
À partir de six ou sept ans, la blague devient un objet social. Elle se raconte à l'école, elle se collectionne, elle sert à exister dans le groupe. La structure question-réponse domine, avec les devinettes et les calembours simples.
Pourquoi il la répète quatorze fois
La répétition désespère les adultes et remplit pourtant un rôle précis.
Un enfant qui raconte la même blague en boucle ne cherche pas à vous surprendre, il consolide un mécanisme. Il a repéré que cette combinaison de mots produit un rire, et il vérifie que ça fonctionne encore. C'est de l'apprentissage par essai répété, exactement comme lorsqu'il réclame la même histoire chaque soir, phénomène que nous avons documenté dans cet article.
Ce qui explique aussi pourquoi il rit avant la chute. Il ne rit pas de la blague, il rit de ce qui va arriver, de l'effet qu'il s'apprête à produire. Le plaisir est dans l'anticipation de votre réaction, pas dans le contenu.
D'où le conseil qui coûte le plus aux adultes : riez quand même. Un enfant dont les tentatives tombent à plat cesse assez vite d'essayer, et ce n'est pas la blague qu'il perd, c'est l'audace de la tenter.
La frontière avec la moquerie
Un point qui mérite d'être posé franchement, parce qu'il se joue souvent en famille sans que personne n'y prenne garde.
L'humour qui rassemble et l'humour qui exclut utilisent les mêmes mécanismes, et un enfant de cinq ans ne fait pas encore la différence. Une plaisanterie sur son bégaiement, sa maladresse ou sa coupe de cheveux est reçue au premier degré, c'est-à-dire comme un constat.
La règle qui fonctionne : rire avec lui d'une situation, jamais de lui en tant que personne. Le chat qui tombe du canapé est drôle. L'enfant qui tombe du canapé l'est beaucoup moins pour celui qui tombe.
Vers sept ou huit ans, il commence à distinguer les deux, et c'est le moment où l'humour devient un outil de relation. Il ajuste ses blagues selon les réactions, il apprend à désamorcer un conflit, il repère celui qui blesse. Cette compétence sociale se construit par l'exercice.
Ce qui fait rire dans un livre
La question intéresse directement ceux qui racontent des histoires, et les registres ne se valent pas selon l'âge.
Avant cinq ans, le comique fonctionne s'il est visible. Un personnage qui tombe, un animal qui fait le mauvais bruit, une chaussure sur la tête, une répétition qui dérape. Le texte peut être drôle, mais c'est l'image et la situation qui portent le rire.
Entre cinq et sept ans, les jeux de mots entrent en jeu, ainsi que la complicité avec le lecteur : le personnage ignore quelque chose que l'enfant sait. Ce décalage produit un plaisir considérable à cet âge, parce qu'il place l'enfant en position de supériorité.
Au-delà, l'absurde et le décalé fonctionnent, et l'enfant apprécie qu'on ne le prenne pas pour un bébé. La façon de raconter compte alors autant que le texte, et les techniques qui tiennent l'attention sont rassemblées dans notre article sur la lecture à voix haute.
Si vous écrivez vous-même une histoire pour votre enfant, le levier comique le plus sûr consiste à reprendre une blague qu'il fait déjà. Elle est calibrée pour son âge par définition, et il y reconnaîtra quelque chose de lui. La charpente d'écriture figure dans notre méthode en cinq étapes, et si vous butez sur le point de départ, nos pistes sont ici. Vous pouvez aussi nous confier l'histoire.
Pour le crocodile et le sac à dents, en revanche, je n'ai toujours pas trouvé mieux. Il paraît que ça marche encore.
Sources et références
The Early Humour Survey, questionnaire élaboré par des psychologues internationaux et administré à des parents d'enfants de quelques jours à quatre ans, portant sur l'âge d'apparition du rire et de l'intention comique. Sur la compréhension de l'ironie, expérience du spectacle de marionnettes citée par Slate en janvier 2019. Sur les registres par âge et la distinction entre humour et moquerie, voir les repères publiés par Les Pros de la petite enfance.