Il vous tend une feuille avec un grand rond, deux points, une barre, et quatre traits qui partent directement du cercle. Vous dites que c'est très joli, et vous vous demandez discrètement si c'est normal qu'il n'y ait pas de corps.
C'est parfaitement normal, ça porte un nom, et c'est un progrès considérable.
Les étapes, telles qu'elles ont été décrites
La description de référence reste celle de Georges-Henri Luquet, publiée en 1927, et son principe directeur tient en une phrase que je trouve remarquable : l'enfant dessine ce qu'il sait, et non ce qu'il voit.
Le premier temps est le gribouillage, jusqu'à deux ans environ. Ce sont des traces motrices, sans intention de représenter quoi que ce soit. L'enfant découvre qu'en promenant un objet sur une surface, il laisse une marque. C'est déjà énorme.
Vient ensuite le réalisme fortuit, vers deux à trois ans. Le mot fortuit est important : l'enfant trace d'abord, puis reconnaît après coup quelque chose dans son tracé. L'intention arrive en second. Il fait un rond, il l'observe, et il décide que c'est une tête. Beaucoup de parents pensent alors que l'enfant a voulu dessiner une tête, alors que c'est l'inverse.
Puis le réalisme manqué, vers trois à quatre ans. Cette fois l'intention précède le geste, l'enfant annonce ce qu'il va dessiner. Mais la main ne suit pas encore : les proportions dérapent, les éléments se placent mal. C'est ici qu'apparaît le fameux bonhomme têtard.
Enfin le réalisme intellectuel, à partir de quatre ou cinq ans, où l'enfant représente ce qu'il sait de l'objet plutôt que ce qu'il en perçoit. C'est le stade des maisons dont on voit à la fois la façade et l'intérieur, et des personnages de profil avec deux yeux.
Pourquoi le bonhomme n'a pas de corps
Le bonhomme têtard est un grand cercle auquel sont directement attachés les bras et les jambes, avec deux yeux et une bouche à l'intérieur. Le nom vient de sa ressemblance avec la larve de grenouille.
L'interprétation qui vient spontanément à l'esprit d'un adulte est que l'enfant a oublié le tronc. C'est faux, et c'est même l'inverse d'un oubli. Ce cercle unique représente la personne entière, tête et tronc confondus, parce que l'enfant n'a pas encore différencié les deux dans sa représentation du corps humain.
Ce qui compte à ce stade, c'est ce qui permet de reconnaître : un visage, des membres, une orientation. L'enfant ne garde de l'apparence que le nécessaire à l'identification. C'est, soit dit en passant, le principe que suivent les illustrateurs professionnels.
Le corps apparaît ensuite, généralement vers quatre ou cinq ans, d'abord sous forme de pseudo-têtard puis de bonhomme à deux ronds. Les détails suivent, les cheveux, les mains, les vêtements, les boutons.
Attention aux interprétations
C'est le domaine où circulent le plus de lectures abusives, et je préfère le dire franchement.
On lit régulièrement qu'un personnage petit signifierait un manque de confiance, qu'une couleur sombre trahirait une tristesse, qu'un membre absent révélerait un traumatisme. Ces interprétations ne reposent sur aucune donnée solide, et un dessin isolé ne permet aucune conclusion sur l'état psychique d'un enfant.
Beaucoup de choses expliquent un dessin bien avant la psychologie : le feutre qui ne marche plus, la place restante sur la feuille, l'envie d'aller jouer, ou simplement le fait qu'il ait décidé que ce serait comme ça.
Les professionnels qui utilisent le dessin le font dans un cadre précis, sur des séries, avec un entretien, et jamais sur une feuille rapportée de l'école. Si quelque chose vous inquiète chez votre enfant, c'est l'ensemble de son comportement qui compte, pas son bonhomme.
Faut-il s'inquiéter d'un retard
La question revient souvent, notamment quand un enfant de cinq ans dessine encore des têtards alors que son cousin du même âge produit des personnages détaillés.
Les âges donnés plus haut sont des moyennes, avec une dispersion importante. Un décalage de six mois à un an n'a rien de significatif, et l'appétence pour le dessin varie énormément d'un enfant à l'autre. Certains dessinent tous les jours, d'autres préfèrent construire ou courir, et ces derniers progressent plus lentement sur ce terrain sans que cela signifie quoi que ce soit.
Ce qui mérite un avis, en revanche, c'est un faisceau : un enfant qui refuse systématiquement toute activité graphique, qui tient son crayon avec une difficulté visible au-delà de cinq ans, ou dont la motricité fine pose problème dans d'autres domaines. Parlez-en alors à l'enseignant puis à votre médecin, qui pourra orienter vers un bilan psychomoteur.
Vos réactions comptent plus que le dessin
La règle la plus utile est celle qui coûte le plus aux adultes : ne corrigez pas. Ne rectifiez pas les proportions, n'ajoutez pas le tronc manquant, ne prenez pas le crayon des mains pour montrer. Le geste part d'une bonne intention et transmet un message limpide, celui que le dessin n'était pas assez bien.
Évitez aussi le compliment automatique. Un enfant sait très bien quand il a bâclé, et l'éloge systématique dévalue votre parole. Décrivez plutôt ce que vous voyez : ce personnage a l'air de courir, tu as mis beaucoup de rouge ici, ce chapeau est très reconnaissable. Le commentaire descriptif l'aide à regarder son propre travail.
Une question ouverte fonctionne mieux que dix compliments : demandez-lui de vous raconter ce qui se passe sur la feuille. Vous obtiendrez souvent une histoire complète, avec des éléments qui ne sont pas dessinés du tout.
Et si l'envie vous prend de dessiner avec lui, faites-le sur votre propre feuille, à côté. Notre méthode pour construire un personnage à quatre mains, sans savoir dessiner, est détaillée dans cet article.
Du dessin à l'histoire
Il y a un moment intéressant qui suit de près l'apparition du bonhomme conventionnel, vers cinq ou six ans : l'enfant commence à mettre plusieurs personnages sur la feuille et à raconter ce qu'ils font. Le dessin cesse d'être un portrait pour devenir une scène.
C'est le début du récit graphique, et le moment idéal pour lui proposer des cases. Notre guide pour créer une BD avec son enfant explique comment fabriquer une première planche à quatre mains. Si son inspiration vient plutôt du Japon, l'article sur ce que le manga apprend au regard prend le relais.
À l'atelier, nous faisons exactement ce qu'il fait sur sa feuille, avec quelques années de métier en plus : placer un enfant au centre d'une scène et lui donner un rôle. La différence, c'est que le personnage tient sur vingt pages sans changer de silhouette, ce qui demande une préparation décrite dans notre article sur la cohérence du héros. Les enfants qui dessinent réagissent d'ailleurs de façon assez prévisible en découvrant leur livre : ils recopient le personnage. Vous pouvez créer son histoire ici.
Quant au têtard, punaisez-le quelque part. Ce stade dure moins longtemps qu'on ne le croit.