Il y a un moment que j'aime observer chez les enfants : celui où ils ouvrent leur premier manga par la mauvaise fin. Ils tournent le volume dans un sens, puis dans l'autre, froncent les sourcils, et finissent par découvrir qu'ici on lit de droite à gauche. Ce petit vertige dure trois minutes. Ensuite, plus rien ne les arrête.
Ce basculement n'a rien d'anecdotique. C'est souvent la première fois qu'un enfant comprend qu'une image obéit à des règles, et que ces règles peuvent changer. Une leçon de regard offerte dès la première page.
Le noir et blanc, cette contrainte qui apprend tout
Le manga se passe presque toujours de couleur, et c'est sa force. Privé de teintes, le dessin doit tout dire autrement : par le contraste, par l'épaisseur du trait, par les trames, ces motifs de points gris qui donnent aux ciels leur profondeur et aux cheveux leur brillance.
Un enfant qui lit du manga apprend ainsi, sans en avoir conscience, qu'une image se construit avec des valeurs et pas seulement avec des couleurs. C'est exactement ce qu'on enseigne en première année d'école d'art, et il l'assimile allongé sur un tapis, un dimanche après-midi.
Le découpage, ou la respiration de la page
La bande dessinée franco-belge classique aime les cases régulières, alignées comme des fenêtres. Le manga fait exploser cette grille. Une case s'étire sur toute la hauteur pour installer un silence. Une autre déborde de son cadre pour un mouvement brusque. Une planche entière s'ouvre sur un seul dessin quand le moment le mérite.
Le rythme de lecture accélère puis ralentit, comme une respiration. L'enfant ne l'analyse pas, il le ressent, et il tourne les pages plus vite. C'est aussi pour cela qu'un enfant que la lecture rebutait peut engloutir trois volumes d'affilée : la page l'emmène, elle ne lui demande pas de fournir l'élan.
Et puis il y a les onomatopées, ma partie préférée. Dans le manga, le bruit est dessiné. Il se tord, il éclate, il traverse la case. Un enfant qui les recopie fait, sans le savoir, de la typographie expressive. Beaucoup de graphistes que je connais ont commencé exactement là, sur un coin de cahier de classe.
Lire de droite à gauche n'est pas un caprice d'éditeur
Ce sens de lecture déroute les parents bien plus que les enfants, ce qui est en soi assez révélateur. Il reproduit le sens japonais, et surtout il préserve le montage voulu par l'auteur : les regards, les mouvements et les gestes partent dans la bonne direction. Inverser les planches, comme cela se pratiquait autrefois, revenait à retourner un tableau et à espérer que personne ne le remarque.
Pour un jeune lecteur qui apprend encore à aller de gauche à droite, l'obstacle est réel mais bref. Quelques séries pensées pour les plus petits sont d'ailleurs publiées en France dans le sens occidental, ce qui offre une première marche plus douce. Si vous vous demandez quel titre mettre entre ses mains, nous avons consacré un guide entier à cette question : quel manga choisir selon son âge.
Ce que ça vaut, vraiment, du point de vue de la lecture
Je connais l'objection, je l'entends souvent : « ce n'est pas de la vraie lecture ». Elle ne tient pas. Lire une planche demande de coordonner le texte, l'image, l'ordre des cases et les non-dits entre deux vignettes. C'est un exercice cognitif exigeant, et souvent plus riche qu'un texte linéaire.
Le vocabulaire des dialogues n'a rien d'appauvri, l'humour repose sur des sous-entendus qu'il faut saisir, et l'enfant apprend l'ellipse, c'est-à-dire à combler lui-même ce qui n'est pas montré. Nous avons développé cet argument en détail dans notre article sur les enfants qui ne lisent que des BD. Un enfant qui dévore des mangas est un enfant qui lit, point.
Le glissement inévitable vers le crayon
Voilà ce qui arrive ensuite, et c'est le meilleur moment. L'enfant commence à recopier. D'abord les yeux, toujours les yeux, avec leurs reflets blancs qu'il place approximativement. Puis les cheveux en mèches. Puis une case entière, cadre compris.
Ne corrigez surtout pas. Copier est la méthode d'apprentissage la plus ancienne du dessin, celle des ateliers de la Renaissance comme des studios d'animation japonais. L'enfant qui copie observe, et observer est tout ce qu'on lui demande à ce stade. Si l'envie monte au point qu'il veuille raconter sa propre histoire, notre guide pour créer une BD avec son enfant lui donnera la structure qui manque encore à son enthousiasme.
Le livre où il ne copie plus le héros, il le devient
Il reste une étape que le manga ne peut pas offrir. Chez Dreemax, nous travaillons dans une esthétique plus douce que le noir et blanc japonais, en illustration couleur, mais avec la même intention : que l'enfant reconnaisse quelque chose de lui sur la page. Le prénom est le sien, le visage lui ressemble, l'univers est celui qu'il aime, et le nom de l'auteur en couverture est celui de son parent. Nous racontons ce travail de ressemblance dans notre article sur l'illustration d'après photo.
Pour un jeune lecteur qui commence à aimer les images plus que les mots, c'est souvent le livre qu'il rouvre le plus souvent. Vous pouvez créer le sien ici, et si vous hésitez sur le niveau à viser, notre guide par tranche d'âge vous servira de repère. Le reste, il l'apportera lui-même : les yeux avec les reflets blancs, dessinés au dos du cahier.