Votre enfant revient de l'école en réclamant un titre que vous n'avez jamais entendu, prononcé avec une assurance déconcertante. Vous allez en librairie, vous tombez sur un mur de petits volumes épais, tous quasi identiques, sans la moindre indication qui vous permette de savoir si celui-là raconte l'amitié de deux collégiens ou une décapitation par page. Ce moment de flottement au rayon manga, tous les parents le connaissent.
Pourquoi le rayon est illisible
Le malentendu vient d'un mot. Les catégories japonaises que l'on voit partout, shōnen, shōjo, seinen, ne désignent pas des tranches d'âge mais des publics visés à l'origine par les magazines de prépublication. Shōnen signifie littéralement « jeune garçon », et beaucoup de parents en déduisent, logiquement, que c'est adapté aux enfants. Sauf que la catégorie recouvre aussi bien des séries d'aventure bon enfant que des récits de guerre extrêmement violents.
Quatre mots suffisent à s'y retrouver. Le kodomo s'adresse réellement aux jeunes enfants, avec des histoires courtes et douces. Le shōnen cible les adolescents avec de l'action, du dépassement de soi et une violence variable. Le shōjo vise le même âge en mettant l'accent sur les relations et les émotions. Le seinen, enfin, est écrit pour de jeunes adultes, et c'est là que se trouvent la plupart des œuvres qui posent problème à huit ans. Retenez surtout que ces étiquettes indiquent une intention éditoriale, pas une garantie.
Le repère fiable est ailleurs : l'âge conseillé imprimé par l'éditeur français au dos du volume. Il est indicatif, mais il tient compte du contenu réel, ce qui vaut mieux qu'une catégorie japonaise vieille de quarante ans.
Ce que lisent réellement les jeunes
Un mot sur l'ampleur du phénomène, parce qu'il explique pourquoi la question se pose dans presque toutes les familles. Selon l'étude « Les jeunes Français et la lecture » du Centre national du livre, menée auprès de 1 500 jeunes de 7 à 19 ans, 46 % d'entre eux lisent des mangas et 57 % des bandes dessinées, ce qui place ces deux formats loin devant les autres lectures de loisir. Du côté du marché, les chiffres du Syndicat national de l'édition confirment que la BD jeunesse est le segment qui résiste le mieux dans une édition jeunesse globalement en repli.
Traduction pratique : votre enfant ne suit pas une mode marginale, il lit ce que lit sa génération. Et il lit, ce qui est le point de départ de tout le reste.
Le guide par âge
| Âge | Ce qui convient | À vérifier avant d'acheter |
|---|---|---|
| 6 à 8 ans | Le kodomo et les séries animalières ou quotidiennes, en volumes autonomes | Que le texte ne soit pas trop dense, le déchiffrage est encore coûteux à cet âge |
| 9 à 11 ans | Les shōnen d'aventure et de sport, où l'enjeu est le progrès du héros | Le traitement de la violence, très inégal d'une série à l'autre dans cette catégorie |
| 12 à 14 ans | Les grandes séries d'action et les shōjo, avec des intrigues plus longues | La présence de scènes de combat explicites ou de thématiques sombres |
| 15 ans et plus | Le seinen s'ouvre, avec des récits adultes et parfois très durs | Rien d'automatique : certains seinen restent réservés à un lectorat majeur |
Notez que ce tableau donne des ordres de grandeur, pas un classement. Deux enfants de dix ans peuvent avoir une sensibilité radicalement différente à la violence dessinée, et c'est vous qui connaissez le vôtre. Un enfant qui fait des cauchemars après un dessin animé n'aura pas le même seuil qu'un autre.
Les trois vérifications à faire vous-même
La méthode la plus efficace ne prend pas trois minutes en librairie. D'abord, ouvrez le volume au milieu et à la fin, pas au début : les premiers chapitres d'une série sont presque toujours plus sages que la suite, et c'est là que se cache la mauvaise surprise. Ensuite, regardez la longueur de la série, parce qu'une série de cent tomes à sept ou huit euros pièce représente un engagement budgétaire que personne n'a anticipé le jour où l'enfant a réclamé le tome un. Enfin, cherchez la mention d'âge de l'éditeur, généralement au dos, en petits caractères.
Une bonne pratique consiste aussi à passer par la médiathèque avant d'acheter. Les bibliothécaires jeunesse connaissent le rayon manga bien mieux que la plupart des libraires généralistes, et leur avis est gratuit.
Le sens de lecture, ce faux problème
La lecture de droite à gauche inquiète beaucoup de parents et n'a jamais posé de difficulté à aucun enfant. Le cerveau s'y adapte en une dizaine de pages, et cette bascule n'interfère pas avec l'apprentissage de la lecture classique. Si votre enfant hésite au début, laissez-le faire : il aura compris avant vous.
Ce qui mérite plus d'attention, c'est la densité graphique. Les planches de manga sont souvent chargées, avec des onomatopées intégrées au dessin et des cases à la géométrie libre. Pour un lecteur débutant, cela demande un vrai travail de repérage visuel, et c'est même l'un des intérêts du format : on y apprend à circuler dans une image, compétence qui ne s'acquiert pas dans un roman.
Manga contre « vrais livres », le débat qui n'a pas lieu d'être
Reste l'inquiétude de fond, celle qui pousse la plupart des parents à chercher des informations sur le sujet : est-ce que ça remplace la lecture ? La réponse tient en une observation simple, développée dans notre article Mon enfant ne lit que des BD, faut-il s'inquiéter. Un enfant qui enchaîne les volumes lit vite, beaucoup, et sans y être contraint, ce qui est exactement la définition d'un lecteur. Le passage au roman viendra ou ne viendra pas, mais il ne viendra certainement pas si on lui retire ce qui lui plaît.
À l'inverse, si votre enfant ne lit rien du tout, le manga est souvent la meilleure porte d'entrée, et bien plus efficace qu'un roman jeunesse offert de force. Nous avons rassemblé les autres leviers dans notre article sur l'enfant qui n'aime pas lire.
Quand il veut créer le sien
C'est l'étape suivante et elle arrive vite : après avoir dévoré vingt volumes, l'enfant sort une feuille et commence à dessiner ses propres personnages, avec des cases et des onomatopées approximatives. Ne laissez pas passer ce moment, c'est le plus fertile. Notre guide pour créer une BD avec son enfant détaille comment fabriquer une première planche à quatre mains, sans savoir dessiner.
Pour les plus jeunes de la fratrie, ceux qui regardent le grand frère lire ses mangas avec envie mais qui n'ont pas encore le niveau, un livre illustré dont ils sont le héros joue exactement le même rôle : celui d'un objet qui leur appartient et qu'ils réclament. Nos exemples sont visibles dans nos créations en lecture libre.
Les questions qu'on nous pose
À partir de quel âge peut-on donner un manga ?
Six ou sept ans pour les séries conçues pour les enfants, à condition que le volume de texte reste raisonnable. Avant, le format demande une gymnastique de lecture d'image qui décourage plus qu'elle n'amuse.
Comment savoir si une série devient violente plus loin ?
Le plus simple est de demander à un bibliothécaire ou de consulter les avis de lecteurs sur les tomes ultérieurs. Beaucoup de séries d'apparence anodine évoluent nettement après une dizaine de volumes, c'est même un ressort narratif classique du genre.
Faut-il limiter le nombre de volumes lus par jour ?
Un manga se lit en trente minutes, ce qui peut donner l'impression d'une consommation compulsive. Ce n'est pas un problème en soi. Si vous voulez fixer un cadre, portez-le sur les horaires plutôt que sur les quantités, et sachez qu'un enfant qui lit trois volumes d'affilée un dimanche est en train de faire exactement ce qu'on souhaite pour lui.
Mon enfant veut lire un manga que je juge trop dur pour lui, que faire ?
Expliquez pourquoi plutôt que d'interdire sèchement, et proposez une alternative dans le même registre. Un refus argumenté avec une contrepartie passe presque toujours ; un refus sec envoie l'enfant lire le volume chez un copain.
Le reste de nos articles sur la création et les nouveaux formats se trouve dans le hub BD et nouveaux univers.