Il y a un moment qui revient dans toutes les familles où traîne un carnet. L'enfant dessine son héros, le regarde, et se décompose : « c'est raté ». Et le parent, convaincu de ne pas savoir dessiner non plus, se retrouve démuni face à une détresse artistique qu'il ne sait pas consoler.
Or ce n'est presque jamais un problème de talent. C'est un problème de méthode, et la méthode s'apprend en un quart d'heure. Voici celle que nous utilisons à l'atelier, ramenée à ce qu'un adulte sans aucune formation peut faire un dimanche après-midi sur la table de la cuisine.
Commencer par la silhouette, jamais par le visage
L'erreur universelle consiste à démarrer par les yeux. On dessine deux yeux magnifiques, puis un nez qui ne va pas avec, puis on découvre qu'il ne reste plus de place pour le menton. Le dessin est mort avant d'exister.
Les illustrateurs travaillent dans l'autre sens. On commence par la forme générale, la masse, ce qu'on verrait de loin dans le brouillard. Un ovale posé sur un rectangle, deux traits pour les jambes, et voilà une silhouette. Le visage viendra en dernier, quand la place lui sera réservée.
Cette inversion produit un effet immédiat sur les enfants : elle transforme le dessin en construction plutôt qu'en performance. On ne réussit pas un personnage du premier coup, on l'assemble. Et un assemblage, ça se corrige sans drame.
Le test de la silhouette noire
Voici l'exercice que je fais faire en premier, et il est plus révélateur que tous les conseils techniques. Imaginez votre personnage entièrement rempli de noir, comme une ombre chinoise. Est-ce qu'on le reconnaît encore ?
Si la réponse est non, aucun détail ne le sauvera. C'est pour cette raison que les grands personnages de la culture enfantine sont identifiables à contre-jour : une forme de chapeau, une masse de cheveux, une cape, une paire de lunettes rondes. La signature n'est jamais dans la finesse du trait, elle est dans la découpe.
Donnez donc à votre personnage un élément de silhouette fort et un seul. Une écharpe trop longue. Un chapeau pointu. Des oreilles disproportionnées. Cet élément fera plus pour sa personnalité que trois heures de perfectionnement anatomique, et il aura un avantage décisif : votre enfant saura le redessiner.
La constance, ce vrai sujet dont personne ne parle
Vient alors la difficulté qui décourage le plus les jeunes dessinateurs. Le personnage est réussi sur la première feuille, et méconnaissable sur la deuxième. C'est frustrant, c'est normal, et c'est exactement le cœur du métier d'illustrateur.
La solution professionnelle s'appelle la fiche de personnage. Une feuille unique, punaisée au mur, sur laquelle figurent trois choses. Le personnage vu de face, la liste écrite de ses signes distinctifs, et deux ou trois expressions du visage. Cette feuille devient la référence : à chaque nouveau dessin, on y revient.
Vous pouvez le dire tel quel à votre enfant, et l'effet est immédiat : il apprend qu'un vrai illustrateur ne mémorise pas son personnage, il le consulte. Ce que nous faisons nous-mêmes sur nos livres, où le héros doit rester identique sur vingt pages consécutives, et que nous racontons dans notre article sur l'illustration d'après photo.
Les émotions, avec deux points et un trait
Bonne nouvelle pour les parents qui se jugent nuls : les expressions sont la partie la plus facile, et la plus spectaculaire. Trois éléments suffisent, et ce sont les sourcils qui font l'essentiel du travail.
Sourcils vers le haut, le personnage est inquiet ou surpris. Sourcils vers le bas et rapprochés, il est en colère. Ajoutez une bouche, ligne droite, courbe vers le haut, courbe vers le bas, et vous couvrez déjà l'essentiel du répertoire émotionnel. Les yeux, eux, se contentent de deux points et changent surtout de taille selon l'intensité.
Faites l'exercice à deux : une même silhouette photocopiée six fois, et six émotions à dessiner dessus. C'est rapide, c'est très drôle, et votre enfant comprendra en dix minutes ce que beaucoup d'adultes n'ont jamais compris, à savoir que l'expressivité ne demande aucune virtuosité.
Trois exercices pour un après-midi
Le premier s'appelle le portrait aveugle. Chacun dessine l'autre sans jamais regarder sa feuille, en suivant uniquement les contours du visage des yeux. Le résultat est catastrophique et hilarant, ce qui est précisément l'objectif : le fou rire tue le perfectionnisme mieux que n'importe quel encouragement.
Le deuxième est le cadavre exquis graphique. Une feuille pliée en trois, la tête, le tronc, les jambes, chacun dessine une partie sans voir les autres. On déplie, et on obtient un personnage que ni l'un ni l'autre n'aurait inventé seul.
Le troisième est le personnage à contraintes. Trois mots tirés au hasard, un animal, un métier, un objet, et chacun dessine ce que ça donne. Un pingouin pompier avec un parapluie, par exemple. La contrainte débloque toujours plus vite que la liberté totale, principe que nous appliquons aussi à l'écriture dans notre article sur les idées d'histoire quand rien ne vient.
Ce qu'il ne faut surtout pas faire
Ne prenez jamais le crayon des mains de votre enfant pour lui montrer. Le geste part d'une bonne intention et produit un message limpide : ton dessin n'était pas assez bien, laisse faire l'adulte. Dessinez à côté, sur votre propre feuille, et il regardera de lui-même.
Ne corrigez pas les proportions. Une tête plus grosse que le corps n'est pas une faute, c'est une convention graphique que l'on retrouve dans la quasi-totalité de l'illustration jeunesse, du manga au dessin animé. Le réalisme n'est pas le but, la lisibilité l'est.
Enfin, ne dites pas « c'est beau » à tout. L'enfant sait très bien quand il a bâclé, et l'éloge automatique dévalue votre parole. Dites plutôt ce que vous voyez : ce chapeau est très reconnaissable, on comprend tout de suite qu'il est en colère. Le commentaire descriptif vaut dix compliments et lui apprend, au passage, à regarder son propre travail.
Et quand le personnage veut une histoire
Un personnage bien construit finit toujours par réclamer un décor, puis une aventure. C'est le moment de sortir les cases, et notre guide pour créer une BD avec son enfant détaille comment fabriquer une première planche à quatre mains. Si son inspiration graphique vient plutôt du Japon, nous avons expliqué ce que ce style apprend au regard dans notre article sur les mangas, et proposé une sélection dans notre guide du manga par âge.
Il existe une dernière étape, celle où l'enfant ne dessine plus un personnage inventé mais se retrouve lui-même sur la page. C'est notre métier chez Dreemax : un héros illustré d'après sa photo, cohérent sur vingt pages, dans une histoire écrite pour lui. Vous pouvez créer la sienne ici.
Mais commencez par le chapeau pointu et l'écharpe trop longue. C'est là que tout démarre, et le matériel se résume à une feuille et un crayon à moitié mâché.