Votre enfant réclame un couvert supplémentaire pour quelqu'un que vous ne voyez pas. Il lui parle, le défend, s'inquiète qu'on s'assoie dessus. La plupart des parents trouvent cela mignon pendant deux semaines, puis commencent à se demander si c'est normal.
Ça l'est, et les données sur le sujet sont plus solides que ce que l'on imagine.
Un enfant sur deux, au moins
Les chiffres varient selon les définitions retenues, mais leur ordre de grandeur est stable. L'étude de référence menée par Marjorie Taylor, psychologue à l'université de l'Oregon, a suivi 152 enfants de trois et quatre ans, dont 28 % jouaient alors avec un compagnon imaginaire.
Le résultat le plus intéressant vient du suivi conduit trois ans plus tard et publié en 2004 dans Developmental Psychology. Les chercheurs s'attendaient à une disparition du phénomène avec l'entrée à l'école. Ils ont trouvé l'inverse : 31 % des enfants avaient un ami imaginaire à six ou sept ans. Taylor a elle-même déclaré avoir été surprise du résultat.
Détail révélateur du même suivi : seuls trois enfants sur cent avaient conservé le même compagnon qu'à trois ans. Les autres en avaient créé de nouveaux. Le phénomène n'est donc pas la persistance d'un attachement, c'est une activité qui se renouvelle.
En cumulé, les travaux de Carlson et Taylor situent autour de 65 % la proportion d'enfants ayant eu un compagnon imaginaire à un moment donné avant sept ans. Autrement dit, c'est la majorité, et le phénomène s'observe dans des cultures très différentes, du Kenya au Japon en passant par le Népal.
Ce que les parents ne voient pas
Une donnée mérite d'être signalée aux parents inquiets : dans environ un quart des cas, les parents ignorent complètement l'existence du compagnon imaginaire de leur enfant.
Cela relativise beaucoup l'inquiétude sur la visibilité du phénomène. Un enfant qui vous en parle vous fait entrer dans son jeu, ce qui est plutôt un bon signe. Un enfant qui n'en parle pas n'en a pas nécessairement moins.
Autre observation issue des mêmes travaux : les compagnons ne sont pas toujours des personnes. Environ 57 % sont des humains, garçons ou filles, et 41 % des animaux, peluches vivantes comprises. Beaucoup d'enfants en déclarent plusieurs, avec des cas allant jusqu'à treize entités distinctes.
À quoi ça sert
Le compagnon imaginaire remplit plusieurs fonctions, et aucune ne relève de la pathologie.
Il permet d'abord de s'exercer à la relation. L'enfant attribue une personnalité, des goûts, des réactions à quelqu'un d'autre, et il anticipe ce que cette personne va faire. C'est précisément l'opération que mesurent les travaux sur la théorie de l'esprit, et les enfants qui ont un compagnon imaginaire obtiennent de meilleurs résultats à ces épreuves.
Il sert ensuite de terrain d'essai émotionnel. Un enfant dit à son ami imaginaire ce qu'il n'ose pas dire aux adultes, il lui fait porter ses peurs, il le console de ce qui l'inquiète lui-même. Le compagnon est parfois un exutoire, parfois un bouc émissaire commode, souvent les deux.
Une étude publiée en 2013 dans le Journal of Experimental Child Psychology a mis en évidence un effet sur le discours intérieur : les enfants qui avaient des compagnons imaginaires étaient plus enclins à ce dialogue interne, associé à de meilleures capacités de planification et de régulation.
Taylor formule d'ailleurs une remarque qui vaut d'être retenue : l'imagination n'est pas une chose futile dont on se débarrasse en sortant de l'enfance.
Les idées reçues qui circulent
Trois croyances tenaces méritent d'être corrigées.
La première voudrait qu'un ami imaginaire signale un enfant solitaire ou malheureux. Les données ne vont pas dans ce sens. Les enfants concernés sont en moyenne aussi sociables que les autres, parfois davantage. Les premiers-nés et les enfants uniques sont surreprésentés, ce qui s'explique par des situations de jeu plus fréquemment solitaires, pas par un déficit affectif.
La deuxième voudrait que l'enfant confonde réel et imaginaire. C'est faux dans l'immense majorité des cas : interrogé directement, il sait parfaitement que son compagnon n'existe pas. Il maintient simplement deux registres en parallèle, exactement comme dans le jeu de faire-semblant que nous avons décrit dans cet article.
La troisième voudrait qu'il faille y mettre fin. Rien ne le justifie. Le compagnon disparaît de lui-même, souvent sans que l'enfant s'en aperçoive, et les tentatives pour l'éliminer ne produisent qu'un enfant qui cesse d'en parler.
Comment se comporter
La position la plus utile consiste à accueillir sans envahir.
Mettez la deuxième assiette si l'enfant le demande, cela ne coûte rien et cela lui signale que son monde est respecté. Mais n'entrez pas dans le jeu de votre propre initiative : le compagnon appartient à l'enfant, et un parent qui commence à lui prêter des intentions s'approprie quelque chose qui n'est pas à lui.
Évitez la moquerie, y compris affectueuse et y compris devant d'autres adultes. L'enfant entend très bien la différence entre partager et se faire gentiment railler.
Et refusez le transfert de responsabilité. Quand le vase cassé devient la faute de l'ami imaginaire, la bonne réponse consiste à reconnaître le personnage tout en maintenant la règle : c'est ton ami qui l'a fait, et c'est toi qui ramasses. Le monde imaginaire ne suspend pas les conséquences.
Quand consulter
Ces repères méritent d'être écrits noir sur blanc, parce que c'est le point sur lequel les parents cherchent une réponse.
Le compagnon imaginaire ordinaire est contrôlé par l'enfant : il apparaît quand il le décide, disparaît quand il joue à autre chose, et l'enfant sait qu'il l'a inventé.
Ce qui justifie un avis professionnel, c'est l'inverse de ces caractéristiques. Un enfant qui décrit un personnage qui s'impose à lui, qu'il ne contrôle pas, qui lui donne des ordres ou lui fait peur. Un compagnon qui remplace toute relation avec de vrais enfants plutôt que de coexister avec elles. Un enfant qui affirme, interrogé sérieusement, que le personnage existe réellement au-delà de la période attendue. Ou un retrait global, avec perte d'intérêt pour le reste.
Dans ces cas, parlez-en à votre médecin traitant ou à votre pédiatre. En dehors de ces situations, le phénomène relève du développement ordinaire et disparaît sans intervention.
Le compagnon dans les histoires
Il y a une chose que beaucoup de parents découvrent au moment de raconter une histoire du soir : l'ami imaginaire y prend une place spontanément, sans qu'on ait à l'y inviter.
C'est logique. Le compagnon est déjà un personnage construit, avec un nom, un caractère et des habitudes, et l'enfant l'a inventé lui-même. Le faire entrer dans un récit prolonge simplement ce qu'il fait déjà seul, avec un cadre autour.
Nous recevons régulièrement des demandes d'histoires où figure un compagnon que l'enfant a inventé, parfois un animal, parfois un personnage sans forme définie que les parents ont du mal à nous décrire. La consigne que nous donnons dans ces cas est simple : rapportez-nous les mots exacts de l'enfant plutôt qu'une description d'adulte, parce que le détail qui compte est presque toujours celui qu'on juge insignifiant.
Une contrainte de construction s'applique tout de même : le compagnon doit rester un personnage secondaire, sans quoi la page perd son centre et le héros s'efface. Nous l'avons développée dans notre article sur les personnages secondaires. Si vous voulez écrire l'histoire vous-même, la charpente figure dans notre méthode en cinq étapes, et vous pouvez sinon nous la confier ici.
Sources et références
Taylor, M., Carlson, S. M., Maring, B. L., Gerow, L. et Charley, C. M. (2004), « The characteristics and correlates of fantasy in school-age children : imaginary companions, impersonation, and social understanding », Developmental Psychology, 40(6). Carlson, S. M. et Taylor, M. (1993 et 2004), travaux sur la fréquence et la typologie des compagnons imaginaires. Taylor, M. (1999), Imaginary Companions and the Children Who Create Them, Oxford University Press. Étude sur le discours intérieur publiée en 2013 dans le Journal of Experimental Child Psychology.