La question circule dans toutes les salles de classe et à peu près tous les dîners de famille où l'on compare une fille qui dévore et un frère qui n'ouvre rien. Elle mérite mieux qu'une impression : il existe des données, elles sont solides, et elles disent quelque chose de plus intéressant que le cliché.
Voyons ce qu'elles établissent, puis ce qu'on peut en faire concrètement à la maison.
Ce que mesure la recherche : un écart réel, mais modeste
L'enquête de référence est le Progress in International Reading Literacy Study (PIRLS). Elle est conduite tous les cinq ans par l'International Association for the Evaluation of Educational Achievement (IEA) dans une cinquantaine de pays, et évalue la compréhension de l'écrit chez les élèves de quatrième année de scolarité obligatoire, c'est-à-dire le CM1 en France, où elle est pilotée par la Direction de l'évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), service statistique du ministère de l'Éducation nationale.
Les résultats de l'édition 2021 sont sans ambiguïté. En France, les filles obtiennent un score moyen de 521 points contre 507 pour les garçons, soit un écart de 14 points, contre 11 en moyenne dans l'Union européenne. Cet écart s'observe dans la quasi-totalité des pays participants, à l'exception de l'Espagne et de la République tchèque, où la différence n'est pas significative.
Un détail mérite l'attention des parents : cet écart s'est creusé en France, passant de 8 points en 2016 à 14 points en 2021. Il ne provient pas d'une chute des garçons, dont le score est resté stable, mais d'une progression des filles. Le ministère n'avance pas d'explication établie, et je ne prétendrai pas en avoir une.
Gardons enfin le sens des proportions. Quatorze points sur une échelle où le score français moyen s'établit à 514 représentent un écart mesurable mais bien inférieur à d'autres facteurs. Le même rapport indique par exemple que les élèves déclarant aimer lire obtiennent 526 points contre 490 pour ceux qui n'aiment pas : le goût de lire pèse deux fois et demie plus lourd que le sexe.
La nature de l'écart : le type de texte compte
Le détail des résultats est plus instructif que la moyenne. L'écart entre filles et garçons atteint 11 points sur les textes narratifs, c'est-à-dire les récits et les histoires, mais grimpe à 17 points sur les textes informatifs, documentaires et explicatifs.
Ce résultat contredit frontalement une idée reçue tenace, celle voulant que les garçons préféreraient les documentaires et les filles les histoires. Sur les textes informatifs, l'écart est en réalité le plus important. Ce que l'enquête mesure ressemble donc davantage à une différence de compétence de compréhension qu'à une différence de goût.
Ce que l'écart ne prouve pas
Je tiens à écrire ce paragraphe, car les conclusions hâtives font ici des dégâts durables.
Un écart moyen entre deux groupes ne dit rien d'un individu. La distribution des scores se recouvre très largement : une majorité de garçons obtient de meilleurs résultats qu'une part importante des filles, et inversement. Un père qui conclut de ces chiffres que son fils lira moins parce qu'il est un garçon commet une erreur statistique élémentaire, avec une conséquence pratique regrettable.
Aucune donnée ne permet non plus d'attribuer cet écart à une cause biologique. Les hypothèses avancées dans la littérature portent sur les attentes des adultes, les modèles disponibles, la répartition des activités proposées et l'image sociale de la lecture, autrement dit sur des facteurs modifiables. Le fait que l'écart varie fortement d'un pays à l'autre, jusqu'à disparaître dans certains, plaide clairement dans ce sens.
La conclusion utile est donc l'inverse du fatalisme : si l'écart dépend du contexte, alors il se travaille.
Ce qui fonctionne, chez les garçons comme chez les filles
Premier levier, l'exemple masculin. C'est le point le plus documenté et le plus simple à activer. Dans beaucoup de familles, l'adulte qui lit à voix haute est majoritairement la mère, et l'enfant en déduit sans qu'on le lui dise que la lecture est une affaire de femmes. Un père qui lit, devant son fils, pour son propre plaisir, change cette équation plus efficacement que n'importe quel encouragement verbal.
Deuxième levier, élargir ce qu'on appelle lire. Le classement implicite qui place le roman au sommet et la bande dessinée en bas nuit particulièrement aux enfants qui entrent dans la lecture par l'image. Un enfant qui enchaîne les mangas lit énormément, avec un travail d'inférence exigeant, comme nous l'expliquons dans notre article sur les enfants qui ne lisent que des BD. Notre sélection par âge figure dans notre guide du manga.
Troisième levier, suivre la passion plutôt que le prestige. Un enfant fou de football lira un documentaire sur le football avant tout classique imposé. Le sujet compte davantage que le format, et les données PIRLS sur le poids du goût de lire le confirment chiffres à l'appui.
Quatrième levier, ne pas arrêter la lecture à voix haute au moment où l'enfant sait déchiffrer. C'est l'erreur la plus répandue et nous l'avons détaillée dans notre article sur l'enfant qui ne veut pas lire, avec les autres causes possibles d'un refus.
Le piège des livres genrés
Un mot sur une pratique commerciale répandue : les collections estampillées pour les garçons ou pour les filles, avec pirates d'un côté et princesses de l'autre.
Le raisonnement se défend à court terme, puisqu'un enfant choisit plus volontiers ce qui correspond à l'image qu'il se fait de lui. Il pose problème à moyen terme, en réduisant l'éventail de ce qu'il s'autorise à aimer. Un garçon à qui l'on n'a jamais proposé que de l'action apprend qu'un récit intime ne le concerne pas, ce qui n'est pas un service à lui rendre.
La bonne pratique consiste à partir de la passion réelle de l'enfant, qui est toujours plus spécifique qu'une catégorie de genre, et à varier les registres. C'est l'approche que nous suivons sur nos pages consacrées au livre personnalisé pour un garçon et au livre personnalisé pour une fille : le point de départ n'est pas une collection préétablie, mais ce qui passionne cet enfant-là.
Pourquoi l'identification change la donne
Je termine par le levier qui nous a menés à créer Dreemax, et j'assume la part d'intérêt.
La mémoire humaine traite mieux les informations rattachées à soi que les informations neutres, effet bien établi en psychologie cognitive et observé dès l'enfance. Appliqué à la lecture, cela signifie qu'un récit dans lequel l'enfant se projette demande moins d'effort d'accroche qu'un récit qui lui reste extérieur.
Chez un enfant qui se juge mauvais lecteur, cet effet est particulièrement utile, parce que le problème n'est presque jamais la capacité, mais la mise en route. Quand le héros porte son prénom, lui ressemble et vit dans son univers, la première page ne se négocie plus.
Ce n'est pas une méthode pédagogique et cela ne remplace ni l'école ni les vingt minutes du soir. C'est une porte d'entrée. Vous pouvez créer son histoire ici, et notre guide par tranche d'âge vous aidera à calibrer le niveau du récit.