Votre enfant regarde des dessins animés de super-héros depuis deux ans, il connaît les noms, les pouvoirs, les costumes. Vous vous dites qu'un album lui ferait plaisir. Vous entrez dans une librairie spécialisée, vous ouvrez le premier volume venu, et vous tombez sur une planche que vous n'auriez jamais montrée à un enfant de huit ans.
Le problème est réel, il est structurel, et il se contourne assez facilement une fois qu'on a compris comment ce rayon fonctionne.
Pourquoi les super-héros ne sont plus des lectures d'enfants
Les comics de super-héros ont été créés pour la jeunesse dans les années trente et quarante. Leur lectorat a vieilli avec eux, et les éditeurs ont suivi ce lectorat plutôt que d'en recruter un nouveau. Les séries principales de Marvel et DC s'adressent aujourd'hui à des lecteurs adultes, avec un niveau de violence graphique et des thématiques qui n'ont rien de jeunesse.
S'y ajoute un phénomène de continuité. Une série publiée sans interruption depuis soixante ans transporte un historique que personne ne maîtrise, et il n'existe plus de véritable point d'entrée. Un enfant qui ouvre un numéro au hasard arrive au milieu d'une intrigue commencée trois ans plus tôt.
Le décalage avec les dessins animés aggrave la confusion. Les séries animées diffusées sur les plateformes familiales sont volontairement adoucies. L'enfant réclame le comics du même nom en pensant retrouver ce qu'il a vu, et le matériau d'origine est bien plus dur.
Les collections réellement destinées aux enfants
Ce que le rayon ne signale presque jamais, c'est qu'il existe des collections spécifiquement conçues pour les jeunes lecteurs, avec des personnages identiques et un traitement entièrement différent.
Chez DC, Tiny Titans, lancé en 2008 par Art Baltazar et Franco, met en scène les jeunes héros dans un registre humoristique et scolaire, sans aucune violence. Chez Marvel, les collections successives Marvel Adventures puis Marvel Action ont proposé des récits complets, sans continuité à connaître, avec des intrigues qui se terminent dans le volume.
Les séries dérivées des univers de construction, du type Lego avec les personnages des deux éditeurs, jouent le même rôle de passerelle et fonctionnent très bien vers sept ou huit ans.
Un repère utile en librairie : cherchez les mentions Kids, Adventures ou Action dans le titre de la collection. Elles signalent une ligne éditoriale jeunesse, ce que la couverture seule ne dit jamais.
Le meilleur du rayon n'est pas chez les super-héros
La partie la plus intéressante pour un enfant se trouve ailleurs, et c'est le principal angle mort des parents.
Bone, de Jeff Smith, publié de 1991 à 2004, reste probablement la meilleure porte d'entrée qui existe. Aventure, humour, personnages simples au trait clair, une histoire complète qui se lit d'un bout à l'autre. Elle convient parfaitement à partir de neuf ou dix ans, et les adultes qui la lisent par-dessus l'épaule y trouvent leur compte.
Lumberjanes, publié par BOOM! Studios depuis 2014, suit un groupe d'adolescentes dans une colonie de vacances aux phénomènes étranges. Le ton est enjoué, l'amitié est le moteur du récit, et la série a le mérite de proposer des personnages féminins en position d'agir, ce qui reste rare dans ce rayon.
Les romans graphiques de Raina Telgemeier, à partir de Smile en 2010, ont ouvert un segment entier. Ce sont des récits du quotidien, sur l'école, l'amitié, la famille, sans aucun élément fantastique. Ils touchent particulièrement les lecteurs de dix à treize ans que les super-héros n'intéressent pas.
Les trois formats, et lequel choisir
Le rayon mélange trois objets très différents, et le choix compte plus que le titre.
Le fascicule mensuel, dit single issue, contient une vingtaine de pages et s'arrête en plein milieu. Il est conçu pour un lecteur adulte qui suit une parution. Pour un enfant qui reprend une histoire trois semaines plus tard, c'est le pire format possible.
Le recueil, souvent appelé TPB, rassemble cinq ou six fascicules en un album d'une centaine de pages. L'intrigue tient debout, la lecture est continue, et c'est le format à privilégier dans presque tous les cas.
Le roman graphique enfin, conçu d'emblée comme un livre unique. C'est le format le plus proche de ce qu'un enfant connaît déjà, et celui qui demande le moins d'accompagnement.
Comics, manga, bande dessinée : trois grammaires
Un enfant qui passe du manga au comics change de langage visuel, et cela vaut la peine d'être signalé.
Le comics se lit de gauche à droite, il est en couleurs, ses cases restent relativement régulières, et le texte occupe beaucoup plus de place, avec des récitatifs qui commentent l'action. Le manga, en noir et blanc, mise sur le découpage et le silence, sujet que nous avons développé dans notre article sur ce que le manga apprend au regard.
Conséquence pratique : le comics est plus dense en lecture qu'un manga, à nombre de pages égal. Un enfant qui déchiffre encore avec effort avancera plus vite dans un manga, tandis qu'un lecteur à l'aise trouvera dans le comics une matière plus riche. Nos repères sur le manga par âge figurent dans ce guide.
Vérifier en trois minutes
La méthode est la même que pour le manga, avec une particularité propre au comics.
Ouvrez l'album au milieu et à la fin, jamais au début. Regardez si les planches contiennent des scènes de combat avec des conséquences montrées, sang, blessures, morts à l'écran.
Vérifiez ensuite s'il s'agit d'un récit complet ou d'un morceau de série. La quatrième de couverture le dit rarement clairement ; la présence d'un numéro de tome et d'une mention de continuité est un bon indice.
Regardez enfin la densité de texte. Un comics adulte peut contenir six ou sept blocs de texte par page, ce qui décourage un lecteur de huit ans même si le contenu est inoffensif.
Et comme toujours, la médiathèque reste le meilleur banc d'essai avant achat. Les bibliothécaires jeunesse connaissent ces collections bien mieux que la moyenne des libraires généralistes.
Quand il veut créer le sien
Les enfants qui lisent des comics finissent par dessiner des personnages en costume, des cases avec des onomatopées, et des couvertures de séries qui n'existent pas. C'est le meilleur moment pour leur donner une structure, et notre guide pour créer une BD avec son enfant détaille comment fabriquer une première planche à quatre mains.
Le personnage vient avant tout le reste, et il se construit selon des principes très simples que nous avons rassemblés dans cet article. Si votre enfant en est encore au stade du bonhomme, les étapes du dessin enfantin sont expliquées ici.
À l'atelier, nous partons du même principe que ces collections jeunesse : un personnage lisible, une histoire qui se termine, et un héros que l'enfant reconnaît sans effort. La différence, c'est que le héros porte son prénom et son visage. Le fonctionnement est décrit sur la page dédiée, et l'histoire se crée ici.
Sources et références
Tiny Titans, Art Baltazar et Franco, DC Comics, lancé en 2008. Bone, Jeff Smith, Cartoon Books, publié de 1991 à 2004. Lumberjanes, BOOM! Studios, lancé en 2014. Smile, Raina Telgemeier, Scholastic, 2010. Sur le vieillissement du lectorat et la difficulté des éditeurs à reconquérir un public jeune, voir les entretiens éditoriaux publiés par ActuaLitté en 2014 et par ComicsBlog en 2021.